Communiqué de la vice-doyenne et du doyen

Vendredi dernier, un collègue, professeur d’histoire-géographie en collège, a été sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions. Il l’a été parce qu’il avait fait un cours sur la liberté d’expression. Malheureusement, les évènements récents nous ont familiarisés avec ces crimes commis au nom du fanatisme et de la haine. Mais, comme pour les fois précédentes, plus peut-être que pour les fois précédentes, une nouvelle étape a été franchie : c’est un professeur de notre Éducation nationale qui a été tué, simplement parce qu’il a fait son métier et rempli ses missions, avec, en l’occurrence, un discernement et une délicatesse qui l’honorent. Depuis quand un professeur d’histoire géographie n’avait pas été assassiné sur notre territoire ? Depuis l’occupation nazie, quand il s’agissait de résister aux horreurs de l’occupation et de la collaboration, au racisme, à l’antisémitisme et à la répression politique, et de défendre notre idéal politique républicain. Gardons-nous de tout anachronisme, mais il nous semble que si nous ne nous ressaisissons pas très vite, c’est l’existence même de nos valeurs communes qui sera contestée. Comme l’a dit le Président de la République, nous sommes face à un combat existentiel.

Comment un événement pédagogique comme il en existe tous les jours, dans toutes les matières et à tous les niveaux a-t-il pu déboucher sur un meurtre ? Des réseaux religieux très efficaces, la critique décomplexée et répétée par les parents du fonctionnement de l’institution scolaire et du contenu des programmes, la haine et l’intolérance, le refus de toute discussion susceptible de contredire ou même de nuancer des crédos dogmatiques, ajoutée à la rapidité et à l’efficacité redoutables des réseaux sociaux, tout alimente un mécanisme qui voit un cours aboutir au désastre que l’on sait. Pourquoi n’avons-nous pas réagi, il y vingt ou trente ans, quand on a commencé à s’aviser qu’on ne pouvait plus faire cours, dans certaines classes, sur les Croisades, la colonisation et la décolonisation, la création de l’État d’Israël ou la Shoah ?

Dans les Facultés de sciences historiques, nous formons les futurs professeurs d’histoire et géographie, des « frères-voyants » selon l’expression de Paul Eluard, qui enseignent un savoir fait d’une alchimie d’érudition et d’analyse critique, de curiosité et d’ouverture, de distance et de passion. Nous ne méconnaissons pas la nécessaire adaptation, par une didactique bienveillante, efficace et sans cesse renouvelée, des savoirs aux publics. Mais nous tenons aussi à redire que l’enseignement repose sur deux impératifs catégoriques essentiels : l’amitié des uns envers les autres et le goût pour l’altérité, qu’elle soit lointaine dans le temps ou dans l’espace. Un dernier point, à destination de nos étudiants, les futurs professeurs : l’instruction, l’éducation, apprendre, en particulier en histoire mais pas seulement, c’est sortir de soi-même, découvrir et endurer la divergence et l’altérité, s’en enrichir, y prendre un infini plaisir, et ce n’est pas se satisfaire de crédos faciles, confortables mais superficiels, c’est accepter toutes les remises en cause, tout le temps, au point même d’en souffrir parfois dans notre amour propre, mais pour en ressortir meilleur, plus libre et plus intelligent encore.
 

Monsieur le Professeur Samuel Paty, notre Collègue, c’est à vous que nous pensons aujourd’hui, comme nous penserons à vous souvent.
Nous tâcherons d’être à la hauteur de votre exemple.

 

 

Madame Esther Garel, vice-doyenne,
et

Monsieur Jean-Yves Marc, doyen,

Faculté des sciences historiques, Université de Strasbourg