Gérard Siebert
(1935-2026)
Gérard Siebert nous a quitté le 19 février dernier. Figure centrale de l’archéologie strasbourgeoise de 1969 à 2000, année de sa retraite, ce fut une personnalité attachante et bienveillante, très appréciée par plusieurs générations d’étudiants. Assumant, non sans humour et détachement, son aspect vieille France, il fut pendant plus de trois décennies l’image du notable universitaire, dans une ville où les traditions se prolongèrent, de ce point de vue du moins, un peu plus longtemps qu’ailleurs en France.
La carrière académique de G. Siebert fut impeccable. Normalien de 1957 à 1960, dans la même promotion que Maurice Aymard, Francis Croissant, Ginette Di Vita – Évrard, Vivianne Regnot et André Tchernia, il dut interrompre momentanément ses études pour partir en Algérie et y servir comme officier chef de char. De 1964 à 1968, il est membre de l’École d’Athènes, où il retrouve Francis Croissant. Après un bref passage à Argos, le chantier école d’alors, il est accueilli à Délos par Philippe Bruneau, son ami indéfectible qui vient d’ouvrir la fouille du quartier de Skardhana. Il y dirigera dix campagnes de fouilles entre 1964 et 1987. Les résultats en furent publiés en 2001, dans la 38ème livraison de l’EAD : L’Îlot des Bijoux. Lïlot des Bronzes. La Maison des Sceaux. 1. Topographie at architecture. L’étude se limite à une archéographie de deux insulae et de l’habitation concernées par la fouille : il est vrai que les magistrales publications de Joseph Chamonard sur le quartier du théâtre (EAD VIII 2, 1924) et de Ph. Bruneau et Cl. Vatin sur l’Îlot de la maison des Comédiens (EAD XXVII, 1970) décourageaient pour longtemps toute synthèse sur l’habitat délien : « pour toutes ces raisons, et pour quelques autres, il a paru préférable de limiter l’enquête à l’examen du terrain et des constructions » (EAD XXXVIII, p. 2). Une dizaine d’articles publiées dans le BCH complète la contribution de G. Siebert à l’archéologie délienne, sur l’architecture domestique bien sûr, mais aussi sur la mosaïque, sur le mobilier de bronze, etc. : parmi eux, une identification convaincante d’un portrait de Jules César sur une coupe à médaillon trouvée anciennement à Délos (BCH 104, 1980, p. 189-196), ce qui n’est pas rien quand on connaît le niveau des controverses suscitées par l’iconographie césarienne.
Gérard Siebert s’illustra surtout comme un spécialiste des images, conjuguant l’approche matérielle de l’archéologue à celle plus esthétique de l’historien de l’art, vers laquelle il avait sans aucun doute des affinités plus électives. Sa magistrale étude des bols à reliefs témoigne de ce double regard (Recherches sur les ateliers de bols à reliefs du Péloponnèse à l’époque hellénistique, BEFAR 233, 1978). Relevant par excellence de l’« industrie d’art » – la formule est de Gérard Siebert –, les bols à reliefs sont à la fois des objets porteurs d’une imagerie qui, pour être populaire, n’en n’est pas moins dérivée de l’iconographie savante et le résultat de séries productives mécaniques où moulages et surmoulages constituent autant de générations d’objets qu’il s’agit de reconstituer par une autopsie minutieuse. Contemporains des études parallèles de Donald Bailey sur les lampes romaines du British Museum, les travaux de G. Siebert eurent une postérité fructueuse, comme en témoignent, par exemple, les travaux d’Odile Didelot sur les réchauds hellénistiques de Délos ou d’Arthur Muller sur les figurines en terre cuite du Thesmophorion et de l’Artémision de Thasos. L’opus magnum fut enrichi de plusieurs variations sur le même thème : les lampes déliennes, la question des signatures d’artisans, les copies et les faux, etc.
La deuxième partie de sa vie scientifique fut presque entièrement consacrée à la cité des images. Dès le début, en 1981, il collabora à la formidable aventure du Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae avec pas moins de trois notices (Caducée, III 1986 ; Parammon, VII 1994 ; Kerykeion VIII 1996 – avec M. Halm-Tisserand –) et la somme consacrée à Hermès (V 1990). Ces recherches alimentèrent de nombreux articles sur tous les aspects de l’iconographie vasculaire : des thèmes classiques (la grotte, le paysage, etc.) mais aussi d’autres plus originaux qui dénote une sensibilité inventive pour l’iconologie (la question de l’échelle, les images dans l’image, etc.). Héritier d’une tradition presque philologique de l’iconographie grecque, il sut apprécier les renouvellements d’approches différentes. Il estimait les travaux de François Lissarague, qu’il citait régulièrement lors de ses séminaires et qu’il invita dans plusieurs jurys de thèses. Cette ouverture d’esprit, il la manifesta également à l’occasion de ses travaux sur le paysage. Alain Roger, élève de Gilles Deleuze et spécialiste de la question, fut invitée plusieurs fois à Strasbourg et ses réflexions alimentèrent bien des discussions lors des séminaires du mercredi soir.
Recruté dès 1968 à Strasbourg, sa ville de naissance, G. Siebert y fit toute sa carrière. Très vite il remplaça Pierre Amandry, le titulaire de la chaire d’archéologie grecque appelé à diriger l’École française d’Athènes, ce qui en faisait l’héritier d’une prestigieuse lignée : Adolf Michaelis (1872-1909), Paul Perdizet (1918-1937), Pierre Demargne (1937-1939 ; 1945-1950) et Pierre Amandry (1950-1969), auxquels il faudrait ajouter les grands archéologues alsaciens comme Henry Seyrig ou Daniel Schlumberger.
À l’Université de Strasbourg, son activité fut immense. Ayant peu le goût du pouvoir et des feux de la rampe qui vont avec, il n’assuma jamais de responsabilités éminentes, comme le décanat ou la direction d’équipe de recherche. Mais son pouvoir d’influence n’en fut pas moins redoutable. Sa grande patience en toute chose lui permettait d’attendre le bon moment ; son affabilité bienveillante, sa politesse presque surannée et son calme imperturbable (« Nihil nimis ») faisaient qu’il parvenait presque toujours à faire valoir ses vues, en désarmant en douceur et de manière souvent inattendue les oppositions les plus résolues. Ces qualités lui permirent de jouer un rôle éminent dans les transformations qui bouleversaient alors la recherche universitaire avec la création d’équipes de recherches plus ou moins interdisciplinaires (« une accumulation d’incompétences » disait-il souriant en reprenant un mot de Louis Robert) et la mise au point de programmes limités dans le temps. Ces premiers développements de structuration collective de la communauté universitaire ne suscitèrent pas chez lui d’enthousiasme excessif, mais il sut en tirer parti. Avec ses collègues, Edmond Lévy, professeur d’histoire grecque, Jean-Claude Margueron, alors le maître de l’archéologie orientale à Strasbourg, ou Jean-François Bommelaer, lui aussi professeur d’archéologie grecque, il donna une impulsion décisive au Centre de recherche sur le Proche-Orient et la Grèce antique, créé par P. Amandry. Plus d’une dizaine de colloques furent organisés dans ce cadre et rapidement publiés, dont Nature et paysage dans la pensée et l’environnement des civilisations antiques (colloque en 1992, publication en 1996). Il sut également collaborer avec les frères ennemis de l’Institut d’histoire romaine, alors dirigé par Edmond Frézouls, et organiser avec eux un important colloque sur les méthodes de l’iconographie (Méthodologie iconographique, colloque en 1979, publication en 1981).
Mais son rôle le plus éminent fut peut-être celui de professeur : « Er war ein Lehrer », ce qui ne fut pas toujours le cas des professeurs de sa génération. Son enseignement charismatique fut unanimement salué par plusieurs générations et promotions d’étudiants, comme le montre les témoignages d’affection et d’estime reçus depuis l’annonce de son décès. Il forma des centaines de jeunes archéologues et historiens de l’art, dont plusieurs exercèrent ensuite des fonctions éminentes, en France, en Grèce, ou ailleurs, dans les domaines de l’archéologie, du patrimoine ou des musées. Le séminaire d’archéologie grecque du mercredi soir fut le moment par excellence de cet enseignement : les thèmes choisis, la précision des descriptions, qui formaient à l’art difficile de voir (« Die schwere Kunst des Sehens » disait Adolf Michaelis), le beau langage, les références littéraires les plus diverses, tout concourrait à séduire un auditoire toujours nombreux, souvent même fidèle d’une année à l’autre. Les vases grecs avaient sa préférence, mais il savait aussi sortir d’un hellénisme trop étriqué et aborder avec une érudition impeccable des monuments de l’art romain, comme la mosaïque nilotique de Palestrina, à laquelle il consacra plusieurs années complètes.
L’autre domaine d’excellence de son activité strasbourgeoise fut sans conteste le Musée de l’Institut d’archéologie classique. Constitué comme Lehrapparat par Adolf Michaelis dès 1872 et devenu une des plus belles collections universitaires d’Europe, il ne se remit jamais, ni de sa relégation dans les sous-sols du Palais universitaire en 1939 (pour le protéger des malheurs de la guerre, au moment du déplacement de l’Université à Clermont-Ferrand), ni de la destruction par les Nazis en 1941 de son écrin somptueux, transformé en salle de cours. En 1945, P. Demargne dut se résoudre à l’installation durable de la gypsothèque dans des sous-sols aveugles, étroits et mal commodes. G. Siebert fut, en France, un des premiers à redonner à ces moulages la dignité qu’ils avaient perdue : l’iconoclasme de mai 68, quoique minime en Alsace comparé aux destructions de l’Institut d’art de Paris, fut pour lui un signal. Il entreprit, dès le début des années 70, une réinstallation des œuvres, accompagnée d’une importante campagne de restauration. Il sut créer une véritable équipe autour de son projet de renaissance des collections archéologiques strasbourgeoises : le restaurateur Sönmez Alemdar en fut longtemps la cheville ouvrière. À la fin des années 70, il envisagea même d’installer gypsothèque, photothèque et antiquarium dans un bâtiment dédié, l’ancienne Faculté de pharmacie, place Arnold : ce fut le projet, porté avec Jean-Claude Margueron, du Musée d’archéologie, pour lequel il avait obtenu des promesses de dépôts du Musée du Louvre. Mais la Ministre d’alors de l’enseignement supérieur préféra les sciences politiques à l’archéologie classique et orientale … Des travaux universitaires furent également suscités pour faire connaitre la collection : la thèse de Gabrielle Feyler sur la photothèque fut sans aucun doute pionnière du mouvement actuel d’intérêt pour le patrimoine universitaire. Malheureusement, l’Université de Strasbourg, pas plus à l’époque de G. Siebert qu’aujourd’hui, ne sut prendre les mesures nécessaires à la valorisation de ses collections, à l’instar des Universités de Freiburg ou de Tübingen.
On ne peut terminer cette présentation de la personnalité de Gérard Siebert sans évoquer les échanges qu’il suscita puis anima pendant de nombreuses années avec l’Université de Tübingen, d’abord avec Ulrich Haussmann, puis, à partir de 1983 avec Werner Gauer. Ces échanges prenaient la forme de séjours alternés, d’une année sur l’autre, des équipes respectives. On se souvient de la chaleureuse ambiance de ces rencontres printanières, des amitiés et des collaborations que se créaient entre les étudiants avancés, des soirées passées sur la terrasse du château où sont accueillies enseignement et musées d’archéologie, juste au-dessus du lycée où étudièrent Hegel et Hölderlin. Ce souci de développer des liens étroits avec l’Altertumwissenschaft allemande se manifesta également par l’invitation régulière de collègues d’outre-Rhin, comme Erika Simon, devenue à force familière du Palais universitaire et première biographe d’Adolf Michaelis.
Gérard Siebert fut un strasbourgeois très attaché à l’histoire et à la culture alsacienne et il s’offusquait, ou feignait de le faire, quand on faisait l’erreur de lui dire que l’Alsace était un mélange de France et d’Allemagne … Il écrivit régulièrement dans les revues locales, comme la Revue d’Alsace, la plus ancienne des revues d’histoire régionale en France, ou, moins savantes, Saisons d’Alsace.
Universitaire à l’ancienne attaché aux traditions, Gérard Siebert sut pourtant séduire, jusqu’à l’année de sa retraite, un auditoire pourtant de plus en plus jeune. Il faut dire que son humour sans cesse aux aguets faisait passer par un bon mot une culture et un goût, définitivement marqué par l’hellénisme antique. C’est ainsi que lors de la présentation des résultats des fouilles de l’année à Mari, Jean-Claude Margueron projeta avec fierté une petite tête en albâtre (haut. : 2,8 cm), le front presque chauve, les yeux énormes, le nez gigantesque, au vérisme très expressif : « on peut préférer Praxitèle », murmura-t-il en souriant à ses voisins ….
Jean-Yves Marc, 23 février 2026.