Marc Bloch

Marc Bloch (1886-1944)

 

La Faculté des sciences historiques de l’Université de Strasbourg rend hommage à son plus illustre enseignant et chercheur, Marc Bloch.

Elle voit dans sa panthéonisation le 16 juin 2026 un hommage rendu au résistant, mais surtout à l’analyste, cherchant à comprendre le monde dans lequel il était plongé, et formé à cela par sa connaissance de l’histoire, par sa compréhension très ouverte, interdisciplinaire et diachronique de l’histoire, et par sa maîtrise de la méthode historique dans toute sa dimension critique et réflexive.

 

Biographie

Marc Bloch est né le 6 juillet 1886 à Lyon, dans une famille juive alsacienne qui, après la défaite de 1871 et l’annexion de l’Alsace à l’Allemagne, avait choisi de s’installer en France. Son père, Gustave Bloch (1848-1923), alors professeur d’histoire romaine à l’Université de Lyon, fut nommé en 1904 à la Sorbonne.

Marc Bloch suivit les traces de son père, obtenant en 1908 l’agrégation d’histoire-géographie ; il passa ensuite un an en Allemagne (Berlin et Leipzig) pour s’initier à la méthode scientifique allemande. Après avoir été pensionnaire de la fondation Thiers de 1909 à 1912, il fut professeur au Lycée de Montpellier en 1912-1913, puis au lycée d’Amiens en 1913-1914.

Les années 1914-1918 furent pour lui, comme pour beaucoup d’autres Français, celles de la guerre. Engagé comme sergent en 1914, Bloch finit la guerre comme capitaine, titulaire de quatre citations, de la croix de guerre et de la Légion d’Honneur à titre militaire.

Après 1918 vint le retour de l’Alsace et de la Moselle à la France. En 1919, Marc Bloch fut nommé, avant même d’avoir fini sa thèse, chargé de cours à l’Université de Strasbourg ; il obtint le titre de professeur en 1921 et la chaire d’histoire du Moyen Âge en 1927. En 1936, il devint professeur d’histoire économique à la Sorbonne. Même s’il avait commencé ses recherches avant la Grande Guerre, il est tout de même saisissant de constater que sa carrière scientifique d’une exceptionnelle richesse s’est pour l’essentiel concentrée dans une vingtaine d’années seulement, de 1919 à 1939.

En 1939, Marc Bloch, âgé de 53 ans, atteint d’une polyarthrite rhumatoïde et père de six enfants, n’était pas mobilisable, mais il sollicita sa réintégration dans l’armée. Il vécut donc la « drôle de guerre ». Il échappa à la captivité en juin 1940 et subit ensuite la rigueur des lois antisémites de Vichy qui auraient dû lui faire perdre son poste à l’université, mais il fut finalement exempté de cette mesurepour « services exceptionnels ». « Mis à la disposition » de l’Université de Strasbourg, alors repliée à Clermont-Ferrand, puis de Montpellier, il s’engagea dans la Résistance à partir de 1943. Arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, torturé, il fut fusillé le 16 juin 1944.

 

L’historien

Il est impossible ici d’évoquer l’ensemble des travaux de Marc Bloch et nous ne citerons que les plus marquants.

Marc Bloch se fit connaître en 1924 par Les rois thaumaturges : une étude de l’attouchement de malades des écrouelles (une maladie d’origine tuberculeuse) par les rois en France et en Angleterre. Il faisait ainsi le choix d’une étude d’histoire religieuse, mais sans perspective confessionnelle, dans une démarche ethnologique alors très novatrice.

Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) marquèrent une autre rupture : un travail diachronique, après lequel Bloch refusa d’être limité par l’étiquette de « médiéviste », un travail de géographie et d’histoire, d’archives et d’observation du terrain, dans lequel il montrait l’origine essentiellement humaine et historique de la diversité des paysages français.

Enfin, La société féodale (1939-1940) présentait l’histoire d’une société dans ses caractéristiques agraires, mais aussi sociales (liens d’homme à homme), mentales (la mémoire collective, le poids de la coutume) : une approche globale, holistique dirions-nous aujourd’hui. C’était alors très nouveau.

 

L’œuvre historique de Marc Bloch est composée bien sûr de ses propres travaux, mais aussi de tout ce qu’il a fait pour ouvrir, diversifier l’histoire.

Sa plus belle réalisation, qu’il mena avec Lucien Febvre (1878-1956), fut la création en 1929 des Annales d’histoire économique et sociale (aujourd’hui : Annales. Histoire. Sciences sociales) : une nouvelle revue, tournée vers la longue durée, vers l’histoire des sociétés, vers l’étude interdisciplinaire, ouverte sur les perspectives internationales.

Il faut ajouter à cela les innombrables comptes-rendus qu’il écrivit, souvent dans la Revue de synthèse ou les Annales d’histoire économique et sociale : infatigable lecteur, curieux de toutes les périodes, de toutes les périodes de l’histoire, polyglotte, il a rendu compte de centaines de publications, dans un style passant de l’analytique au critique, qui constituent une mine d’informations.

Enfin, pendant la Seconde Guerre mondiale, il se fit théoricien de l’histoire avec son Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, publiée à titre posthume en 1949 par Lucien Febvre. Il faut comparer ce livre avec les manuels existant à l’époque pour comprendre à quel point Marc Bloch proposait une définition, une conception de l’histoire très différentes de celles qui avaient cours avant lui.

 

Le citoyen

La citoyenneté de Marc Bloch, ce fut d’abord, pour celui qui était profondément, intimement, Français, son engagement dans la défense de la République française. Ce fut aussi, de l’armistice de 1940 à sa mort le 16 juin 1944, son travail d’analyse et son travail dans la Résistance qui font aujourd’hui que cet immense historien jouit de la réputation, tout à fait méritée, d’avoir aussi été un citoyen exemplaire, au sens plein du mot.

La guerre en apparence finie pour la France, Marc Bloch se lança dès l’été 1940 dans l’écriture de L’Étrange défaite : une analyse brillante, sans concession, des causes de cette la défaite de 1940, dans laquelle il témoigne d’une remarquable aptitude à observer et à tirer des enseignements, mais aussi de sa capacité, comme historien, à penser ce qu’est un témoignage.

À partir de 1941, il participe à des groupes de réflexion, préparant la France d’après la guerre et la victoire.

Sans doute vers le début de l’année 1943, il entre dans la Résistance. Patriote fervent et combattant, Marc Bloch veut alors prendre part, non plus aux combats, mais à l’organisation de l’action. Il est rapidement chargé de la coordination des mouvements, de la préparation logistique et tactique de la libération du territoire.

Marc Bloch s’est reproché de ne pas avoir été « meilleur citoyen » dans les années 1920 et 1930. Il est vrai, il le dit lui-même, qu’il s’est peu occupé de politique, malgré la montée des périls à partir de 1933.

Mais on peut voir son travail d’historien comme profondément citoyen : il a cherché, tout au long de son parcours, à ouvrir les esprits, se battant pour que l’histoire travaille avec les autres sciences sociales, sans pour autant se couper des sciences « dures », pour une histoire internationale aussi. Esprit ouvert et rigoureux, il voulait former des esprits ouverts et rigoureux, et c’est bien cela qui, selon lui, a manqué à la France de 1940.

Marc Bloch était très patriote, on l’a dit, mais d’un patriotisme qui n’avait rien de chauvin. Il était au contraire très ouvert aux autres nations, aux autres cultures. Convaincu de la singularité de la France, il ne croyait nullement à sa supériorité.

 

Strasbourg

Strasbourg, pour Marc Bloch, c’était d’abord une histoire familiale : son père avait servi pendant le siège de la ville en 1870 et la famille était d’origine alsacienne. Dans sa jeunesse, c’était aussi un symbole de la France amputée, cette France qu’il aimait tant. Quand il y est venu en 1919, enseignant à l’Université, il avait certainement à l’esprit qu’il œuvrait autant à la reconstruction de la France qu’au retour de l’Alsace dans la mère patrie  : on renverra ici aux très beaux propos de Lucien Febvre. Il savait aussi que la France cherchait à envoyer à Strasbourg ses meilleurs jeunes talents : le sien n’avait pas échappé à son maître, Christian Pfister (1857-1933), chargé d’organiser la nouvelle université française.

Marc Bloch y était entouré de nombreux jeunes collègues novateurs avec lesquels il participa, pendant quelques années, aux « réunions du samedi » qui leur permettaient de très féconds échanges interdisciplinaires dont on trouve de nombreuses traces dans ses travaux.

Avant Montpellier enfin, Strasbourg fut son dernier rattachement universitaire  : une université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, mais toujours bien strasbourgeoise !

 

Quelques citations

« L’historien en tout cas, qui cherche beaucoup moins à juger qu’à comprendre, n’aura pas de peine à l’expliquer » (L’Étrange défaite, p. 104 de l’édition Folio).

« Car l’histoire est, par essence, science du changement » (L’Étrange défaite, p. 150 de l’édition Folio, 1990).

« Le proche passé est, pour l’homme moyen, un commode écran ; il lui cache les lointains de l’histoire et leurs tragiques possibilités de renouvellement » (L’Étrange défaite, p. 162 de l’édition Folio, 1990).

« [L’histoire est] une science des hommes dans le temps et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants » (Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, p. 97 de l’édition Dunod Poche, 2020).

« Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous-mêmes et de notre temps ? » (Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, p. 199 de l’édition Dunod Poche, 2020).

«  Le Moyen Âge, en vérité, ne vit plus que d’une humble petite vie pédagogique : contestable commodité de programmes, étiquette surtout de techniques érudites, dont le champ, d’ailleurs, est assez mal délimité par les dates traditionnelles » (Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, p. 241 de l’édition Dunod Poche, 2020).

 

 

Pour en savoir plus

Principales publications de Marc Bloch

Bloch (Marc), Les rois thaumaturges, 1924.

Bloch (Marc), Caractères originaux de l’histoire rurale française, 1931.

Bloch (Marc), La société féodale, 2 vol., 1939-1940. 

Bloch (Marc), L’Étrange défaite (écrit en 1940, publ. 1946).

Bloch (Marc), Apologie pour l’histoire ou métier d’historien (écrit en 1941, publ. 1949).

 

Deux recueils regroupent un grand nombre de travaux :

Bloch (Marc), Mélanges historiques, 1963 (2e éd. : 2011).

Bloch (Marc), L’histoire, la guerre, la résistance, [recueil de publications réunies par] Annette Becker et Étienne Bloch, 2006.

 

Principales publications sur Marc Bloch

Fink (Carole), Marc Bloch, une voie au service de l’histoire, 1997 (éd. originale : Marc Bloch. A Life in History, 1989).

Geremek (Bronislaw), « Marc Bloch, historien et résistant », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 41/5 (1986), p. 1091-1105.

Lévy-Dumoulin (Olivier), Marc Bloch, 2e éd., 2025.

Pébarthe (Christophe), Pour Marc Bloch ! L’histoire est une science sociale, 2023.

Raulff (Ulrich), Marc Bloch. Un historien au XXe siècle, 2005 (éd. orig. : Ein Historiker im 20. Jahrhundert: Marc Bloch, 1995).